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Extraits de Psychanamour
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EXTRAITS DE LA REVUE PSYCHANAMOUR



LA GUERISON.

Pour Ferenczi, la guérison est la justification de la cure analytique. Peu importe la confirmation d’une théorie, peu importe la technique, ce qui compte, c’est la guérison effective des patients. C’est ce souci éthique qui a nourri l’audace de Ferenczi dans son exploration de techniques nouvelles. Ce qui était intéressant pour lui, c’était de réaliser en permanence un va-et-vient entre la pratique et la théorie qui permette que celles-ci se soutiennent l’une l’autre dans une complémentarité enrichissante, au lieu de risquer de se scléroser dans un respect abusif des règles qui avaient servi à constituer le cadre de départ de la psychanalyse.

L’analyse des cas de malades que Freud nous présente comme guéris se termine par une disparition des symptômes, qui ressemble plus à un renforcement du refoulement qu’à la résolution réussie des conflits psychiques. D’une part les cas analysés sont peu nombreux. D’autre part ils sont choisis pour leur valeur d’exemple. Et enfin nous ignorons ce que ces malades sont devenus dans la durée. Le symptôme disparu n’a-t-il pas resurgi méconnaissable sous une forme plus grave encore ? Qu’est-ce qui peut alors permettre d’employer le terme de guérison ? L’absence de rechute ? La capacité à vivre de façon autonome ? Le progrès de la conscience ? L’adaptation à la société ? La cicatrisation des blessures psychiques ?

La guérison est le but vers lequel tend toute maladie. La maladie est elle-même déjà une tentative de guérison. Car elle attire le regard sur ce qui menace le désir de vivre du sujet et elle fait venir à la conscience ce qui souffre en lui avant que cette souffrance cachée ne le détruise. Elle manifeste la rupture de cohésion d’un fonctionnement intérieur, comme si le corps et le psychisme de la personne ne savaient plus s’entendre. Dans tous les cas il est nécessaire de ré-harmoniser les deux énergies du "haut" et du "bas" et de soulager autant le haut que le bas. La personne malade a certes besoin d’être aidée pour trouver le chemin de sa guérison, mais c’est elle-même en dernier ressort qui sera son meilleur médecin, car aucune intervention extérieure ne guérit quelqu’un si celui-ci ne choisit pas au plus profond de lui-même de changer l’organisation de sa vie.

On pourrait dire alors que Ferenczi savait stimuler très efficacement le désir de changement chez ses patients. C’est cet objectif qui l’a conduit à expérimenter l’analyse mutuelle avec une patiente psychotique qui était bloquée dans sa psychanalyse. Il a tenté alors l’expérience, au risque d’un échec cuisant, de prendre lui-même la place « sur le divan » et d’exprimer à son tour ses fantasmes et ses sentiments. A son grand étonnement, au lieu de provoquer une réaction de fuite de la part de sa patiente, il a constaté que son authenticité avait au contraire amené celle-ci à un retournement important vers la guérison. Cette expérience un peu folle a apporté un éclairage très intéressant sur la situation " inter-transférentielle" dans laquelle sont également pris le thérapeute et le patient, et qui crée un espace d’amour protégé favorisant la guérison. Car, c’est Freud qui le dit, on guérit en fin de compte avec l’amour.

Guérir procure un sentiment de liberté intérieure, donne du goût à la vie, libère de la haine et des autres sentiments négatifs, conduit à l’amour des autres, rend intelligent. La guérison n’est pas un état de perfection qui gomme toutes les difficultés. Déjà la guérison ne peut survenir que quand la personne s’est mise d’accord avec sa maladie, quand elle cesse de lutter contre elle et peut donner du sens à ce qui lui arrive. Avant d’être physique, la guérison est psychique, c’est-à-dire que la personne a besoin de parler de soi, d’être accompagnée dans cette recherche du pourquoi et du comment. Non pas pourquoi ni comment cette chose lui est arrivée, mais quelle part de responsabilité lui revient dans cette histoire et comment elle pourra faire de sa maladie un outil de transformation intérieure.


LE TRAUMATISME.


L’article présenté dans le tome IV des œuvres de Ferenczi sur le traumatisme regroupe des notes écrites au cours des deux dernières années de sa vie, qui n’ont pas été publiées de son vivant. Ferenczi y exprime l’importance des événements extérieurs dans la constitution des névroses, événements qui sont de l’ordre de la réalité de l’expérience vécue et non pas des créations fantasmatiques. Il est bien placé pour le savoir, lui qui a soigné nombre de soldats revenus de la première guerre mondiale présentant des troubles dramatiques auxquels il a donné le nom de « névroses post-traumatiques ». Il souligne l’importance que l’on doit accorder « au facteur traumatique, si injustement négligé ces derniers temps dans la pathogenèse des névroses. Le fait de ne pas approfondir suffisamment l’origine extérieure comporte un danger, celui d’avoir recours à des interprétations hâtives en invoquant la prédisposition et la constitution. » p. 125 (Confusion de langue entre les adultes et l’enfant).

Ensuite Ferenczi essaie de cerner ce que recouvre le terme de "commotion". Une commotion peut être physique ou psychique, mais quelle qu’en soit l’origine, une commotion atteint le corps et le psychisme à la fois : une commotion psychique détruit le corps physique de la même façon qu’une commotion physique détruit l’intégrité de la personnalité. C’est ainsi que les rêves ne seraient pas qu’une réalisation hallucinatoire de désirs interdits, mais un effort spontané de l’organisme pour prendre du pouvoir sur les traces psychiques laissées par les traumatismes subis, qui confère au rêve une « fonction traumatolytique ». « Tout rêve, même le plus déplaisant, est une tentative d’amener des événements traumatiques à une résolution et à une maîtrise psychique meilleure » p. 142, car « la tendance à la répétition du traumatisme est plus grande pendant le sommeil qu’à l’état de veille » p. 143 (Réflexions sur le traumatisme).

Mais il constate auprès de ses patients que le rêve ne suffit pas à lui seul à défaire l’emprise pathologique des traumatismes, il découvre que pour se résoudre un traumatisme doit être re-vécu avec toute l’intensité émotionnelle investie dans l’événement primordial. « les origines de la commotion sont inaccessibles par la mémoire… » C’est la raison pour laquelle « il faut répéter le traumatisme lui-même et, dans des conditions plus favorables, l’amener à la perception et à la décharge motrice » p. 143. Si l’on réussit « à encourager le patient à répéter et vivre l’événement jusqu’au bout, … alors une nouvelle sorte de résolution, plus avantageuse - et même plus durable - du traumatisme peut se produire. … La compréhension ainsi acquise apporte une sorte de satisfaction qui est à la fois affective et intellectuelle, et mérite d’être appelée conviction. » p. 146. « Il est vrai que cela implique l’abandon complet de toute relation au présent et une immersion complète dans le passé traumatique » p. 147. Alors la conviction ainsi acquise signifie que la personne a identifié l’événement traumatique et qu’elle est capable aujourd’hui de l’intégrer dans son histoire sans drame.

La technique utilisée pour accomplir cette « immersion complète dans le passé traumatique » ne s’accorde pas avec les outils de la psychanalyse classique, mais demande l’utilisation de la relaxation profonde qui seule peut conduire le patient à atteindre un état d’auto-hypnose à mi-chemin entre l’état du rêve et celui de la conscience éveillée. D’ailleurs Ferenczi déclare, dans un article inédit sur les perspectives de la psychanalyse, « qu’en fin de compte la psychanalyse a aussi pour but de remplacer dans sa technique les processus intellectuels par des facteurs vécus affectivement ». (Voir la Revue Française de Psychanalyse de septembre 1995 aux PUF).

C’est au thérapeute d’accompagner et d’encourager ce revécu, non pas en reproduisant la dureté des circonstances originelles dans lesquelles le traumatisme s’est produit, ce qui pour le patient inhiberait ce revécu, mais en manifestant une attitude compréhensive, sans émettre d’interprétation autre que celle que ce dernier lui donne, et en le réconfortant une fois ce difficile travail terminé afin qu’il reprenne confiance dans les bonnes choses que la vie peut encore lui offrir : « Dans ce nouveau combat traumatique, le patient n’est pas tout à fait seul. Nous ne pouvons peut-être pas lui offrir tout ce qui aurait pu lui revenir dans son enfance, mais le seul fait que l’on puisse lui venir en aide donne déjà l’impulsion pour une nouvelle vie, dans laquelle est clos le dossier de tout ce qui est perdu sans retour… » p. 147. En effet le revécu du traumatisme ne peut s’effectuer que dans la certitude que cette fois-ci l’environnement est réellement différent et qu’il est possible de lui faire confiance. Car à l’époque l’enfant traumatisé n’avait pas trouvé de réconfort autour de lui et malheureusement « le comportement des adultes à l’égard de l’enfant qui subit le traumatisme fait partie du mode d’action psychique du traumatisme. Ceux-ci font généralement preuve d’incompréhension à un très haut degré… » p. 141. Ce manque de reconnaissance de la détresse que traverse l’enfant traumatisé, c’est ce que j’appelle une souffrance surajoutée qui renforce l’effet destructeur du choc initial. N’oublions pas en effet que ce qui empêche un traumatisme de devenir trop dramatique, c’est d’avoir la possibilité d’en parler et de trouver de la compassion autour de soi.

Le choc du traumatisme initial a produit un clivage, c’est-à-dire une fracture dans le Moi de l’individu, à laquelle ce dernier ne peut survivre qu’en refoulant le souvenir de l’événement insurmontable. Tant que ce traumatisme n’a pas pu être revécu avec toute son intensité, le patient reste clivé entre intellect et émotion, et il « oscille, comme avant, entre le symptôme dans lequel il ressent tout le déplaisir (traduisons : la souffrance) sans rien comprendre, et la reconstruction à l’état de veille au cours de laquelle il comprend tout mais ne ressent rien » p.146. Il ne s’agit pas de raconter le traumatisme, car la parole empêche le revécu émotionnel et entretient la situation dans laquelle la personne « comprend tout mais ne ressent rien ». Ce qui guérit, c’est de ré-unir dans une même expérience le "ressenti" et le "compris", réparant ainsi le clivage initial qui maintenait la personne dans une certaine irréalité, pour reprendre le terme d’Arthur Janov, l’initiateur de la thérapie des profondeurs dite "primale". Cette réparation rétablit ce que Ferenczi appelle " le sentiment de soi" qui avait été anéanti au moment du choc.

Le sentiment de soi est le sentiment de son identité. La perte de ce sentiment engendre une angoisse telle qu’elle peut conduire à la folie : « Le plus facile à détruire en nous, c’est la conscience, la cohésion des formations psychiques en une entité (comprenons : comme un tout) ; c’est ainsi que naît la désorientation psychique » p. 141. La désorientation psychique peut survenir quand les autres tentatives pour surmonter un traumatisme ont échoué. Ces autres tentatives sont de trois types : 1/ « réactions alloplastiques » qui consistent à fuir les lieux et les auteurs du traumatisme, 2/ des "représentations" imaginaires consistant à créer et organiser un avenir meilleur, et enfin 3/ des "réactions substitutives", telles que certains actes autodestructeurs comme s’arracher les cheveux ou se taper la tête contre les murs, réactions qui, sans être réparatrices, servent de soupape à l’angoisse provoquée par l’expérience traumatique. La désorientation psychique peut entraîner des troubles comme « la folie de persécution, la folie des grandeurs et le sentiment de toute-puissance, de pouvoir tout détruire », p. 141, qui agissent de façon totalement inconsciente comme un empêchement à mener une vie relationnelle satisfaisante.


UN AUTISTE PARLE DE SA SOUFFRANCE


Si on me demandait aujourd’hui, à moi thérapeute, de quoi est fait l’autisme, je dirais : l’autisme est la manifestation visible d’une souffrance intérieure insurmontable. J’ai attribué l’origine de cette souffrance à une résistance à notre incarnation. Le terme d’incarnation est un terme qui ne paraît pas étrange aux autistes, mais qui évoque pour eux quelque chose qu’ils ne parviennent pas à mener jusqu’au bout. Ce qui rend difficile de les comprendre, c’est qu’ils cachent farouchement l’attente désespérée qu’ils ont d’être débusqués dans leur retraite. Avec eux, ne nous laissons pas prendre par les apparences. Voici un texte que j’ai reçu récemment :

« Je suis un cas autiste parmi le monde des autistes. Notre corps est toujours en gestation dans le sein de notre mère. Ce corps étranger qu’il nous faut épouser, nous est-il affreusement impossible de l’habiter ? N’y a-t-il pas d’entrée une dissonance de fait extrêmement difficile à surmonter entre notre entité prête à s’incarner et le corps qui nous est donné, et toute la suite de l’incarnation à mener… Puisque je cherche éperdument le fondement de l’autisme, je ne peux pas mettre la cause en totalité sur le fait que nous refusons de nous incarner. Après cette naissance de la non-naissance, ne faudrait-il pas dès les premiers jours, les premières semaines, une conscience de l’entourage pour accompagner d’une enveloppe faite d’attentions saines et de chaleur humaine, pour que le processus de la naissance véritable s’accomplisse. Attendre ici des jours, des semaines, des années est mortel. Nous sommes des écorchés-nés de l’intérieur, au moins pour toute cette vie. Et les autres incarnations, qu’en sera-t-il ? Le principe éducatif parental et général n’est-il pas cet art sacré du travail dans l’invisible et le visible pour réaliser ce que les dieux n’ont pu faire aboutir pour des causes multiples…. Le mal, la souffrance vient de ce fossé non comblé entre mon monde intérieur clos, non manifestable, et l’instrument corporel. Nous sommes comme ces plantes qui manifestent une malformation, c’est-à-dire un retrait du principe de l’esprit de la plante. N’y a-t-il pas une raison à cela ? que l’humanité se déspiritualise. N’y a-t-il pas une urgence ? s’ouvrir consciemment au spirituel pour qu’ainsi soient fécondés nos pensées, nos sentiments, nos actes de tous les jours…»



L’HISTOIRE DU LIEN


Le premier verbe que l’on conjugue quand on apprend le grec est le verbe "délier" (lyen). Je me suis toujours demandé pourquoi un verbe aussi peu utilisé prenait la première place. En français, on commence par le verbe aimer, à tous les temps. C’est plus romantique. Simplement entre le verbe "aimer" et le verbe "délier", il est toujours question de liens, qui se font et se défont, qui s’en vont et reviennent, car les liens conditionnent tout ce qui existe.

Chaque étape de l’existence est conduite par un lien. Le vivant est un tissu continu de fils qui s’entrelacent et se délacent selon les divers temps de la vie. D’ailleurs ne parle-t-on pas du fil du temps, du fil de la vie ? Les liens sont des fils qui se tissent, se détissent et se retissent sans fin. Quand le petit enfant grandit dans le ventre de sa mère, il est porté par un lien très physique, fait de chair et de sang, qui le relie à sa source nourricière. Après sa naissance, ce lien est délié pour faire place à une nouvelle façon d’être relié : au lieu d’être nourri directement par le ventre, en apesanteur, il prend sa nourriture par la bouche, qui est en haut du corps. Le bébé change de centre de gravité. Il y a désormais un haut et un bas.

Peu à peu, il prend appui sur ses jambes pour se poser au sol et son corps s’élève vers le ciel comme fait un arbre. Il commence par se relier au sein de sa mère pour se nourrir, en même temps qu’il se relie à tout ce qui est vivant sur la terre par l’air qu’il inspire et expire et qu’il partage avec tout ce qui respire dans l’univers. Tant qu’il respire, l’être humain est relié. L’arrêt de sa respiration sera le premier signe qu’il se délie. Ce qui est impressionnant dans la mort, c’est d’imaginer que les liens qui nous ont portés pendant toute notre vie sont défaits. Les hommes cherchent à inventer des échappatoires à leur peur du néant. Cette impression de néant fait dire à beaucoup de gens qu’après la mort il n’y a plus rien. Or ce qui est vivant est pris dans une aventure qui ne s‘arrête jamais. Ce qui meurt ne fait que changer de forme, d’apparence, et entrer dans une façon d’être que nos yeux ne peuvent pas capter, parce que les cellules qui tapissent notre rétine ne sont pas faites pour voir cela. Nous sommes prisonniers de nos yeux. Et notre corps a peur de ce qu’il ne voit pas.

Les liens par lesquels les êtres humains sont reliés à leur environnement vont du plus matériel au plus dématérialisé. Pendant la vie du fœtus, c’est le cordon ombilical qui le retient, puis, après la naissance, il se rattache au corps de sa mère par le sein. Quand le sein à son tour se fait moins nécessaire, la parole survient, remplaçant un lien physique par une autre sorte de lien qu’on appelle symbolique, parce qu’on ne peut pas le toucher avec les mains. On peut seulement l’entendre et le parler. La séparation physique d’avec le corps de la mère peut être dramatique pour certains enfants. Ceux-ci alors refusent de se servir du langage et s’enferment dans le mutisme.

Le plus souvent, nous pensons qu’un enfant ne parle pas parce qu’il n’a pas les moyens intellectuels de parler. Mais pas du tout : un enfant autiste ne parle pas parce qu’il ne veut pas se séparer. Il s’arrête là. Il ne veut plus grandir. Les impossibilités organiques de parler, d’une part sont rares, et d’autre part sont repérables par plusieurs symptômes neurologiques. Pour pouvoir créer un lien symbolique, il faut accepter que le lien physique soit coupé. Certaines personnes se résignent à la séparation physique, mais fabriquent des liens de substitution, comme la cigarette, les dépendances de toutes sortes, les comportements alimentaires aberrants, les relations possessives ou les pulsions sexuelles perverses.

La nécessité de se relier est universelle dans le monde physique. Tous les appareils que nous fabriquons doivent être reliés à une source d’énergie pour pouvoir fonctionner : le téléphone, l’ordinateur, les robots ménagers … Quand la liaison n’est pas visible, elle se sert des ondes électromagnétiques qui parcourent l’espace, mais elle existe. Les phénomènes paranormaux de télépathie, de magnétisme empruntent d’autres circuits. La dépression nerveuse est toujours accompagnée d’un sentiment de ne plus être relié ni à rien ni à personne. L’intérêt que nous portons à nos activités humaines tient au sens que nous leur donnons. Ici, c’est le sens qui fait le lien. Le travail en psychothérapie qui fait trouver un sens à tout ce qui arrive nous resitue dans un réseau de liens psychiques qui nous énergétisent.

J’ai travaillé en psychothérapie avec des personnes qui s’arrachaient les cheveux et j’ai longtemps cherché à comprendre le travail sur le lien qui se faisait là. L’arrachage des cheveux est en effet un signe d’une difficulté à gérer le problème du lien. Le problème du lien est le suivant : être relié est une nécessité vitale. Mais tous les liens que nous créons devront être défaits un jour. D’autres liens s’établiront, mais à chaque changement de lien, il y a une souffrance. Et le traitement du lien, c’est le traitement de cette souffrance. Certaines personnes ne s’attachent pas pour ne pas avoir à se détacher un jour. D’autres, comme les autistes, ne veulent pas se détacher pour ne pas avoir à s’attacher : le temps ne se déroule pas, leur existence terrestre ne commence pas. Ce qui pourra les faire sortir de leur retrait, ce sera de se vouer à une activité qui les séduira, comme la musique, les mathématiques, les contacts avec les animaux …

Mais revenons pour finir à celles-là qui s’arrachent les cheveux. Les cheveux, comme la bobine de fil avec laquelle joue l’enfant dont parle Freud, sont le symbole d’un lien qu’il faut défaire et refaire, un jeu "entre-deux". La bobine s’en va et revient, comme dans le jeu avec le yoyo, les cheveux se détachent et repoussent … Tous ces gestes servent à prendre du pouvoir sur la souffrance d’avoir à se détacher de quelque chose, avant d’être rattaché à autre chose. Tant que la personne qui s’arrache les cheveux n’aura pas reconnu qu’elle fait ce geste, et tant qu’elle n’aura pris conscience de quoi elle avait à se détacher, et trouvé à quoi se rattacher de nouveau, elle continuera à s’arracher les cheveux.



LES THERAPIES COMPORTEMENTALES SONT-ELLES COMPATIBLES AVEC L’IMMERSION DANS LE PASSE TRAUMATIQUE?


Disons, pour commencer, que le centre de gravité de chaque pratique est différent. Les thérapies comportementales mettent l’accent sur "l’agir". Elles ne cherchent pas à traquer les révélations de l’inconscient. Elles traitent les peurs par la rationalisation : il n’y pas de raison d’avoir peur. Bien sûr il y a une origine à ces peurs, mais le travail le plus important pour elles, c’est de prendre du pouvoir sur nos peurs aujourd’hui. Elles opèrent dans le présent et s’occupent expressément du problème pour lequel la personne vient consulter.

L’immersion dans le passé traumatique est centrée sur "le sentir". Elle vise à permettre l’intégration des événements inconscients. Elle utilise la peur comme une énergie positive et encourage l’expression de cette peur. Enfin elle se préoccupe en premier de l’origine de cette peur. Elle part du principe que tous les événements qui sont devenus conscients perdent leur emprise invalidante quand nous ne
sommes plus manipulés par ces forces obscures. Par ailleurs ces deux types d’approche de traitement se rejoignent sur trois points
importants qui sont : l’affrontement des peurs, le lâcher-prise des défenses et l’objectif de prendre du pouvoir dans sa vie.

Prenons l’exemple de Marie. Marie est une jeune femme active qui est secrétaire d’un grand avocat parisien. Elle souffre d’une inhibition paralysante à prendre la parole en public. Elle vient consulter avec sa mère et, incitée par le psy, elle ose dire que, depuis toujours, sa mère ne lui adresse que des reproches, ne se montre jamais satisfaite de ce qu’elle fait, lui adresse des critiques en toute occasion, de préférence devant des tiers... Le psy profite de la présence de la mère pour demander à celle-ci : « Qu’est-ce que cela vous fait d’entendre ce que dit votre fille ? ». La mère avoue qu’elle ne s’était jamais doutée que son attitude faisait souffrir sa fille, qu’en effet elle ne lui a jamais fait de compliment pour ne pas la rendre imbue d’elle-même... mais qu’elle a agi ainsi pour le bien de sa fille.

Le problème est posé. Il se situe bien dans le présent. Néanmoins les premières humiliations sont très anciennes et les blessures répétées. Le psy en question pratique une thérapie psycho-corporelle. Marie va donc commencer par s’abandonner à son passé traumatique et laisser remonter les souvenirs de sa vie de petite fille, ceux surtout qu’elle avait complètement oubliés. Elle sera encouragée à exprimer sa tristesse et sa peine de ne pas être comprise par sa mère, puis sa douleur des tourments subis, et finalement sa colère contre une mère aussi exigeante, moralisatrice, froide et injuste.

Cette réappropriation de son histoire lui apporte un sentiment d’unité. Elle n’est plus manipulée par des souffrances qu’elle n’ose pas dire parce que personne ne les entend, elle retrouve un plaisir à vivre qui fait disparaître tout ce poids de peurs, de doutes d’elle-même, d’insécurité qui la paralysaient. Néanmoins, retrouver un sentiment de confiance en soi suffisant et oser se comporter normalement en public ne s’ensuivent pas automatiquement. Marie tirera également un grand bien à suivre une thérapie comportementale. Son inhibition n’est plus une tare, son complexe d’infériorité ne se justifie plus, mais elle a besoin d’un coup de pouce pour que ses palpitations cardiaques, ses suées et rougeurs intempestives, ses tremblements, ses gestes hésitants disparaissent.

Dans tout processus de changement, il convient d’intervenir par les deux cheminements complémentaires que sont le travail sur l’inconscient et celui sur le conscient. Une thérapie complète s’intéresse aux trois niveaux du corps, des émotions et de l’intellect, chacun en son temps. Il est aussi néfaste de se cantonner dans l’intellect que de le négliger. Chaque étage de la personnalité est dans la dépendance des deux autres. La personne est guérie quand les trois niveaux cohabitent dans l’harmonie.