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Extraits de Psychanamour
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EXTRAITS DE LA REVUE PSYCHANAMOUR


LE  FLECHISSEMENT DE LA SUBSTANCE VIVANTE

Ferenczi définit la névrose comme le résultat d’un fléchissement de la substance vivante. Cela signifie que les pressions physiques et morales qui s’exercent sur l’enfant peuvent devenir pour lui des valeurs auxquelles il adhère : il deviendra ce que les autres auront voulu qu’il devienne. La substance vivante "fléchit" devant la violence, car l’enfant y perd sa volonté propre.

La névrose est issue du conflit entre la volonté propre et une volonté étrangère qui se substitue à la volonté propre. La volonté propre peut être complètement annihilée ou simplement refoulée, c’est-à-dire tenue sous contrôle. Ferenczi écrit : « Mais où peut-on trouver ce qui est refoulé, quel est son contenu, dans quelles formes le refoulé reste-t-il en rapport avec les parties de l'individu livrées à la violence, par quelles voies la réunification peut-elle avoir lieu ? Réponse : la volonté refoulée, c'est-à-dire la volonté qui cède à la force, se trouve telle qu'on la ressent et, selon l'expression courante, "hors de soi". La volonté propre se trouve quelque part dans "l'irréel"... comme tendance qui n'a pas les instruments du pouvoir, c'est-à-dire pas de ressources organiques ou cérébrales à sa disposition... Toute réalisation personnelle est suspendue par le Moi, le Moi le plus profond, depuis le moment où la volonté étrangère et les jugements étrangers lui ont été imposés, tant que la protestation a été empêchée de se faire entendre, c'est-à-dire jusqu'à ce qu'elle ait été ravivée par l'analyse » (Journal Clinique, "Suggestion, intimidation, imposition d'une volonté étrangère").

Tant que la violence subie n’a pas été ramenée à la conscience, l’être est malade. La maladie est un signe qu’une violence a été subie : la "substance vivante" a été atteinte, et la névrose est une première tentative de conciliation. Dans un premier temps, celle-ci met en route des processus immédiats de réparation et de survie, mais elle entraîne certaines altérations dans la structure et la composition chimique du corps qui, à long terme, mettent la vie en danger. 

Ce processus de dérèglement du fonctionnement du corps peut se transmettre aussi aux générations futures et se manifester dans des maladies génétiques. Ferenczi imagine que « ce que nous appelons hérédité n’est peut-être que le transfert à la descendance de la plus grande partie de la tâche pénible de liquider les traumatismes » (se reporter au Psychanamour n° 51). La violence qui a un jour été perpétrée se retrouverait ainsi dans les gènes et dans les mémoires anciennes de la personne. Georges Chapouthier explique dans son livre Biologie de la Mémoire : « Ces thèses révolutionnaires ont plusieurs conséquences : d’une part elles légitiment la recherche actuelle des traces biologiques de la mémoire (ou des mémoires) dans le système nerveux, et d’autre part elles suggèrent que, si la mémoire est un phénomène évolutif, la mémoire explicite humaine n’en constitue qu’un aboutissement particulier… ».

La substance vivante est atteinte par des agressions qui violentent ou qui ont violenté le sujet sans contre-investissement, c’est-à-dire avant qu’il ait pu trouver en lui des armes pour défendre son intégrité. L’enfant possède une conscience de lui-même encore fragile. Le premier sentiment, sur lequel cette conscience de lui-même s’édifie, est celui d’être aimé. Si bien que tout ce qui vient de la part de sa mère principalement est interprété comme une marque d’amour. S’il se sent malheureux dans cet amour, c’est donc que quelque chose ne va pas chez lui. Le processus névrotique s’installe à l’intérieur de cette confusion amour – haine. Si l’enfant ressentait le mal qui lui est fait comme quelque chose de réel, il ne perdrait ni sa volonté propre ni sa santé. Mais puisqu’on lui ordonne de se sentir bien quand on lui fait du mal, il ne peut pas, dans un premier temps, avoir confiance dans son jugement. Dans son Journal Clinique, Ferenczi raconte au sujet d’une patiente, violée par son père, que le souvenir de cet épisode lui est revenu au cours de son analyse avec « la perception soudaine qu'on était en train de lui faire mal en affirmant que c'est "bon" ... ».

Il appelle "suggestion" cette pression faite sur l’enfant. L’enfant, plus ou moins impressionné par les paroles du parent, se laisse persuader : il devient facilement suggestible. Ferenczi compare l’état de suggestibilité à un abandon partiel de la faible tendance à l’affirmation de soi. Cela marche parce que l’enfant est déstabilisé par les affirmations de l’adulte et il se trouve alors projeté dans un état plus ou moins hypnotique sous l’effet de la confusion et de la peur. Il écrit : « La suggestibilité est en fait le résultat d'un choc…  L'hypnose paternelle équivaut à la terreur d'être tué, l'hypnose maternelle équivaut à la terreur d'être abandonné par la mère, c'est-à-dire à la menace de retrait de l’amour [l'enfant est pris entre ces deux menaces qui sont "si tu ne fais pas ce que je veux, je vais te tuer" ou" si tu ne fais pas ce que je veux, je ne t'aime plus"] ; cette dernière est ressentie comme quelque chose d'aussi mortel qu'une menace agressive contre la vie. Mais l'horreur des horreurs, c'est quand la menace venant du père coïncide avec l'abandon de la mère. Aucune possibilité de pleurer sur l'injustice faite ou de se plaindre à une personne compréhensive. Alors seulement le monde réel, tel qu'il est, devient si insupportable, le sentiment d'injustice, de détresse, de résignation, devient si absolu que le Moi se rétracte devant la réalité, sans toutefois s'abandonner lui-même. Donc toute expérience de terreur crée un clivage de ce genre, toute adaptation a lieu dans une personne devenue malléable par la dissociation due à la terreur et par l'absence du Moi ; la force violente imprime ses propres traits à la personne ou bien l'amène à se modifier dans le sens où cette force le veut » (ibid.).

La violence subie génère spontanément de la violence en retour dans un phénomène de mimétisme inconscient qui lui donne une valeur de légitime défense. Quand la substance vivante a été touchée, cette réaction est devenue impossible. La force du Moi est annihilée, l’enfant est soumis. Il a perdu l’estime de lui-même et se croit mauvais. La personne malade ne peut commencer à guérir qu’en reconnaissant le mal qui lui a été fait ainsi que la violence qui a été déclenchée en elle par retour. La psychothérapie agit par le contact avec la violence subie et le ressenti de la haine qui a été suscitée par cette violence externe. Mais ce qui freine la guérison de la névrose, c’est l’amour que l’enfant éprouve pour celui qui le maltraite : il préfère rester malade que de mettre en cause l’amour de ses parents.                                 

                                                                                                   


                                

TRAVAIL  ANALYTIQUE  ET  TRAVAIL  EMOTIONNEL 

            L’objectif de guérison qui sous-tend le travail de Ferenczi est ce qui l’a amené à explorer d’autres modes de travail que le dispositif établi par Freud. Dans sa théorisation de la conversion hystérique, Freud cherchait à trouver une articulation entre la représentation des affects et une innervation correspondante dans le corps, c’est-à-dire entre une image signifiante pour le sujet et son inscription corporelle. L’affect n’était considéré que dans son rapport avec une image et un lieu du corps. Il n’était pas considéré en soi. Or il se trouve que le point de rencontre entre la représentation psychique et la trace somatique d’un événement se situe justement dans l’affect, c’est-à-dire dans l’émotion ressentie. S’il n’y a pas d’émotion, il n’y a pas d’inscription corporelle. L’émotion est ce qui donne à une représentation sa tonalité éminemment personnelle, c’est-à-dire appartenant à une personne unique. On ne peut pas mentir avec une émotion comme on peut mentir avec des mots. L’émotion est un processus dynamique. Elle est comme l’âme d’une représentation et elle est supportée dans le corps par un réseau chimique et neuronal qui la gère. L’image (la représentation) lui donne sa couleur et son intensité et le corps la signale et manifeste son impact. Le traitement de l’émotion ouvre la voie à un travail qui porte à la fois sur la trace somatique et sur le sens, c’est-à-dire sur la façon dont la personne a été touchée.

Plusieurs systèmes psychiques s’organisent pour élaborer la personnalité d’un sujet : le système émotionnel, qui s’appuie sur le ressenti corporel et sensitif, le système discursif, qui se construit sur le soubassement de ces premières expériences avec la capacité de les mettre en mots, et le système relationnel qui permet au sujet d’être reconnu au milieu des autres et de nouer des contacts affectifs. Cet ensemble multi-dimensionnel est à prendre en compte dans le travail thérapeutique. Les interactions entre ces trois niveaux se complètent sans se contredire. Aucun des trois systèmes ne doit imposer son hégémonie. Ils ne sont pas à interpréter en termes de hiérarchie, mais en termes de complémentarité. L’expression émotive est une conduite de communication qui se fait sur plusieurs modes qui sont à la fois représentatifs, affectifs et expressifs. Elle précède et prépare l’élaboration psychique qu’apportera le langage.

Si elle ne parle pas, elle envoie des messages. Elle n’est pas « pure décharge  énergétique, écrit le professeur Max Pagès. Elle échappe à l’impérialisme du signe. Vouloir à tout prix la faire parler, l’interpréter, l’assimiler aux sens qu’elle véhicule, y voir une stratégie significative (ce qu’elle est aussi souvent), est réducteur » (Max Pagès, Psychothérapie et complexité (ed. Hommes et Perspectives 1993). Dans le travail émotionnel la sensation et l’émotion ne doivent pas être analysées en fonction de leur représentation, mais de la reconnaissance par le sujet de ce qui lui appartient et de ce qui ne lui appartient pas. Elle est un événement du réel. L’approche férenczienne ouvre un espace d’expression qui desserre l’amalgame que font certains sujets entre fantasme et réalité. Ce qui oppose la thérapie émotionnelle et l’analyse est en même temps ce qui les rapproche. Car il est nécessaire de mettre en rapport le corps, à la fois dans sa réalité concrète et dans sa représentation imaginaire et symbolique. Ferenczi travaille sur les liens qui existent entre les représentations et leur support expérientiel. Ces liens font revenir sur la scène du présent des souffrances que l’on doit considérer comme étant à l’origine de la névrose.

L’approche férenczienne de la souffrance vise à défaire la ligne de partage entre les techniques d’investigation analytiques strictes et certaines techniques de thérapie psychocorporelle. Ces liens relient les trois axes de fonctionnement de l’être humain, l’axe de son corps, celui de ses émotions et celui de ses représentations, et ce qui s’en dégage, c’est l’apparition d’une articulation circulaire entre ces trois axes, dans un enchaînement qui reproduit le développement des premiers mois de la vie. En effet le bébé se développe à partir des sensations de son corps, auxquelles il réagit par des affects agréables ou désagréables, et c’est sur ces expériences que se construisent ses premières représentations de son univers.

Le processus de symbolisation, qui crée ces représentations, marque la naissance psychique du bébé. Il se situe à l’articulation entre affects et représentations. La souffrance a un impact déterminant sur la réussite ou non du processus de symbolisation. Celle-ci en effet empêche l’accès au symbolique si elle est trop intense, car elle occupe tout l’espace de la psyché. Si l’affect est trop envahissant, l’enfant est en effet terrifié, immobilisé, toutes ses fonctions sont bloquées. Le symbole est à la fois un signe qui représente une expérience (tourné vers le passé) et un signal qui ouvre sur un autre possible (tourné vers le futur). Or quand l’être souffre, il n’a pas d’avenir, il est sa souffrance. L’importance primordiale du travail avec la souffrance est de défaire son emprise afin de mettre une distance entre soi et soi, c’est-à-dire entre ce que l’on ressent et ce que l’on est.



L’HISTOIRE DU LIEN


Le premier verbe que l’on conjugue quand on apprend le grec est le verbe "délier" (lyen). Je me suis toujours demandé pourquoi un verbe aussi peu utilisé prenait la première place. En français, on commence par le verbe aimer, à tous les temps. C’est plus romantique. Simplement entre le verbe "aimer" et le verbe "délier", il est toujours question de liens, qui se font et se défont, qui s’en vont et reviennent, car les liens conditionnent tout ce qui existe.

Chaque étape de l’existence est conduite par un lien. Le vivant est un tissu continu de fils qui s’entrelacent et se délacent selon les divers temps de la vie. D’ailleurs ne parle-t-on pas du fil du temps, du fil de la vie ? Les liens sont des fils qui se tissent, se détissent et se retissent sans fin. Quand le petit enfant grandit dans le ventre de sa mère, il est porté par un lien très physique, fait de chair et de sang, qui le relie à sa source nourricière. Après sa naissance, ce lien est délié pour faire place à une nouvelle façon d’être relié : au lieu d’être nourri directement par le ventre, en apesanteur, il prend sa nourriture par la bouche, qui est en haut du corps. Le bébé change de centre de gravité. Il y a désormais un haut et un bas.

Peu à peu, il prend appui sur ses jambes pour se poser au sol et son corps s’élève vers le ciel comme fait un arbre. Il commence par se relier au sein de sa mère pour se nourrir, en même temps qu’il se relie à tout ce qui est vivant sur la terre par l’air qu’il inspire et expire et qu’il partage avec tout ce qui respire dans l’univers. Tant qu’il respire, l’être humain est relié. L’arrêt de sa respiration sera le premier signe qu’il se délie. Ce qui est impressionnant dans la mort, c’est d’imaginer que les liens qui nous ont portés pendant toute notre vie sont défaits. Les hommes cherchent à inventer des échappatoires à leur peur du néant. Cette impression de néant fait dire à beaucoup de gens qu’après la mort il n’y a plus rien. Or ce qui est vivant est pris dans une aventure qui ne s‘arrête jamais. Ce qui meurt ne fait que changer de forme, d’apparence, et entrer dans une façon d’être que nos yeux ne peuvent pas capter, parce que les cellules qui tapissent notre rétine ne sont pas faites pour voir cela. Nous sommes prisonniers de nos yeux. Et notre corps a peur de ce qu’il ne voit pas.

Les liens par lesquels les êtres humains sont reliés à leur environnement vont du plus matériel au plus dématérialisé. Pendant la vie du fœtus, c’est le cordon ombilical qui le retient, puis, après la naissance, il se rattache au corps de sa mère par le sein. Quand le sein à son tour se fait moins nécessaire, la parole survient, remplaçant un lien physique par une autre sorte de lien qu’on appelle symbolique, parce qu’on ne peut pas le toucher avec les mains. On peut seulement l’entendre et le parler. La séparation physique d’avec le corps de la mère peut être dramatique pour certains enfants. Ceux-ci alors refusent de se servir du langage et s’enferment dans le mutisme.

Le plus souvent, nous pensons qu’un enfant ne parle pas parce qu’il n’a pas les moyens intellectuels de parler. Mais pas du tout : un enfant autiste ne parle pas parce qu’il ne veut pas se séparer. Il s’arrête là. Il ne veut plus grandir. Les impossibilités organiques de parler, d’une part sont rares, et d’autre part sont repérables par plusieurs symptômes neurologiques. Pour pouvoir créer un lien symbolique, il faut accepter que le lien physique soit coupé. Certaines personnes se résignent à la séparation physique, mais fabriquent des liens de substitution, comme la cigarette, les dépendances de toutes sortes, les comportements alimentaires aberrants, les relations possessives ou les pulsions sexuelles perverses.

La nécessité de se relier est universelle dans le monde physique. Tous les appareils que nous fabriquons doivent être reliés à une source d’énergie pour pouvoir fonctionner : le téléphone, l’ordinateur, les robots ménagers … Quand la liaison n’est pas visible, elle se sert des ondes électromagnétiques qui parcourent l’espace, mais elle existe. Les phénomènes paranormaux de télépathie, de magnétisme empruntent d’autres circuits. La dépression nerveuse est toujours accompagnée d’un sentiment de ne plus être relié ni à rien ni à personne. L’intérêt que nous portons à nos activités humaines tient au sens que nous leur donnons. Ici, c’est le sens qui fait le lien. Le travail en psychothérapie qui fait trouver un sens à tout ce qui arrive nous resitue dans un réseau de liens psychiques qui nous énergétisent.

J’ai travaillé en psychothérapie avec des personnes qui s’arrachaient les cheveux et j’ai longtemps cherché à comprendre le travail sur le lien qui se faisait là. L’arrachage des cheveux est en effet un signe d’une difficulté à gérer le problème du lien. Le problème du lien est le suivant : être relié est une nécessité vitale. Mais tous les liens que nous créons devront être défaits un jour. D’autres liens s’établiront, mais à chaque changement de lien, il y a une souffrance. Et le traitement du lien, c’est le traitement de cette souffrance. Certaines personnes ne s’attachent pas pour ne pas avoir à se détacher un jour. D’autres, comme les autistes, ne veulent pas se détacher pour ne pas avoir à s’attacher : le temps ne se déroule pas, leur existence terrestre ne commence pas. Ce qui pourra les faire sortir de leur retrait, ce sera de se vouer à une activité qui les séduira, comme la musique, les mathématiques, les contacts avec les animaux …

Mais revenons pour finir à celles-là qui s’arrachent les cheveux. Les cheveux, comme la bobine de fil avec laquelle joue l’enfant dont parle Freud, sont le symbole d’un lien qu’il faut défaire et refaire, un jeu "entre-deux". La bobine s’en va et revient, comme dans le jeu avec le yoyo, les cheveux se détachent et repoussent … Tous ces gestes servent à prendre du pouvoir sur la souffrance d’avoir à se détacher de quelque chose, avant d’être rattaché à autre chose. Tant que la personne qui s’arrache les cheveux n’aura pas reconnu qu’elle fait ce geste, et tant qu’elle n’aura pris conscience de quoi elle avait à se détacher, et trouvé à quoi se rattacher de nouveau, elle continuera à s’arracher les cheveux.



LES THERAPIES COMPORTEMENTALES SONT-ELLES COMPATIBLES
AVEC L’IMMERSION DANS LE PASSE TRAUMATIQUE ?


Disons, pour commencer, que le centre de gravité de chaque pratique est différent. Les thérapies comportementales mettent l’accent sur "l’agir". Elles ne cherchent pas à traquer les révélations de l’inconscient. Elles traitent les peurs par la rationalisation : il n’y pas de raison d’avoir peur. Bien sûr il y a une origine à ces peurs, mais le travail le plus important pour elles, c’est de prendre du pouvoir sur nos peurs aujourd’hui. Elles opèrent dans le présent et s’occupent expressément du problème pour lequel la personne vient consulter.

L’immersion dans le passé traumatique est centrée sur "le sentir". Elle vise à permettre l’intégration des événements inconscients. Elle utilise la peur comme une énergie positive et encourage l’expression de cette peur. Enfin elle se préoccupe en premier de l’origine de cette peur. Elle part du principe que tous les événements qui sont devenus conscients perdent leur emprise invalidante quand nous ne
sommes plus manipulés par ces forces obscures. Par ailleurs ces deux types d’approche de traitement se rejoignent sur trois points
importants qui sont : l’affrontement des peurs, le lâcher-prise des défenses et l’objectif de prendre du pouvoir dans sa vie.

Prenons l’exemple de Marie. Marie est une jeune femme active qui est secrétaire d’un grand avocat parisien. Elle souffre d’une inhibition paralysante à prendre la parole en public. Elle vient consulter avec sa mère et, incitée par le psy, elle ose dire que, depuis toujours, sa mère ne lui adresse que des reproches, ne se montre jamais satisfaite de ce qu’elle fait, lui adresse des critiques en toute occasion, de préférence devant des tiers... Le psy profite de la présence de la mère pour demander à celle-ci : « Qu’est-ce que cela vous fait d’entendre ce que dit votre fille ? ». La mère avoue qu’elle ne s’était jamais doutée que son attitude faisait souffrir sa fille, qu’en effet elle ne lui a jamais fait de compliment pour ne pas la rendre imbue d’elle-même... mais qu’elle a agi ainsi pour le bien de sa fille.

Le problème est posé. Il se situe bien dans le présent. Néanmoins les premières humiliations sont très anciennes et les blessures répétées. Le psy en question pratique une thérapie psycho-corporelle. Marie va donc commencer par s’abandonner à son passé traumatique et laisser remonter les souvenirs de sa vie de petite fille, ceux surtout qu’elle avait complètement oubliés. Elle sera encouragée à exprimer sa tristesse et sa peine de ne pas être comprise par sa mère, puis sa douleur des tourments subis, et finalement sa colère contre une mère aussi exigeante, moralisatrice, froide et injuste.

Cette réappropriation de son histoire lui apporte un sentiment d’unité. Elle n’est plus manipulée par des souffrances qu’elle n’ose pas dire parce que personne ne les entend, elle retrouve un plaisir à vivre qui fait disparaître tout ce poids de peurs, de doutes d’elle-même, d’insécurité qui la paralysaient. Néanmoins, retrouver un sentiment de confiance en soi suffisant et oser se comporter normalement en public ne s’ensuivent pas automatiquement. Marie tirera également un grand bien à suivre une thérapie comportementale. Son inhibition n’est plus une tare, son complexe d’infériorité ne se justifie plus, mais elle a besoin d’un coup de pouce pour que ses palpitations cardiaques, ses suées et rougeurs intempestives, ses tremblements, ses gestes hésitants disparaissent.

Dans tout processus de changement, il convient d’intervenir par les deux cheminements complémentaires que sont le travail sur l’inconscient et celui sur le conscient. Une thérapie complète s’intéresse aux trois niveaux du corps, des émotions et de l’intellect, chacun en son temps. Il est aussi néfaste de se cantonner dans l’intellect que de le négliger. Chaque étage de la personnalité est dans la dépendance des deux autres. La personne est guérie quand les trois niveaux cohabitent dans l’harmonie.